Extrait de « L’Etat est mort, Vive l’état! » à paraitre le 30 Septembre 2010 chez François Bourin Editeur

Extrait  de « l’Etat est mort ! Vive l’état ! Pourquoi la faillite étatique annoncée est une bonne nouvelle« , de Charles Gave,  livre à paraître le 30 Septembre chez François Bourin éditeur.« Le capitalisme fonctionne parce qu’il permet, voire encourage, la disparition de ceux qui gaspillent le capital et le travail (c’est-à-dire ceux qui perdent de l’argent), ce qui veut dire que sans les faillites, il ne peut y avoir de croissance économique. La faillite permet en effet au capital et au travail «bloqués» dans des activités sans avenir de se libérer et d’être utiles à nouveau.C’est le côté «obscur» de la Force, comme dans La Guerre des Étoiles. Mais il y a l’autre côté. Dans un livre précédent, je mentionnais que nous sommes en train de passer d’une économie industrielle à une économie « de la connaissance » et que jamais le monde n’a connu une telle intensité d’inventions, au point que les processus mêmes de production et de distribution en sont bouleversés.    Nous entrons dans la troisième grande révolution du capitalisme.Par là je voulais dire que tous les processus de production et d’échange étaient en train de changer de façon irréversible. L’exemple que je donnais était celui de l’émergence de ce que j’avais appelé les sociétés «plate-formes ». Un bref rappel s’impose ici. Chaque société doit en effet accomplir trois tâches :

– conceptualiser ses nouveaux produits, en général dans des centres de recherche spécialisés ;

– produire ces nouveaux produits, en général dans ses usines ;

– les vendre.

Depuis l’avènement de l’Internet, invention de rupture s’il en fut, bien des sociétés se sont rendu compte que la production était grosse consommatrice de capital et très cyclique. Elles ont donc décidé de remplacer cette activité par une connaissance parfaite de qui peut produire quoi et où pour elles. Prenons l’exemple de la marque à la pomme, Apple. Les nouveaux produits d’Apple sont mis au point dans leurs centres de recherche en Californie. Au lieu de bâtir des usines, ce qui se révélerait fort cher et fort dangereux si le nouveau produit ne se vendait pas, Apple trouve un volontaire à Taïwan ou en Chine pour lui manufacturer ses produits et lui laisse généreusement une marge de 3% à 5%. Une fois les produits fabriqués, il ne reste plus qu’à mettre le logo d’Apple dessus et à les vendre dans le monde entier. Apple réussit ainsi à capturer 95% de la marge en évitant tout souci de production. De nos jours, les activités de recherche, de développement et de vente constituent le coeur de la rentabilité des sociétés, qui sont par conséquent beaucoup moins cycliques et procurent un cash-flow toujours positif. De ce fait, ces sociétés n’ont plus besoin des banques, ce qui crée un problème considérable pour ces dernières et les a entraînées à faire de nombreuses bêtises.

La «connaissance», comme source de valeur, a remplacé la capacité à produire. Dans une société industrielle, l’important est d’organiser au mieux le capital, le travail et la terre (espace). Dans la nouvelle économie, deux nouveaux facteurs entrent en jeu : la connaissance et la sécurité juridique. Ce qui compte donc aujourd’hui, c’est la capacité à innover et non plus la taille des usines ; ce qui est rare, ce n’est plus les usines, mais l’invention, la connaissance des clients, l’existence d’une marque et une utilisation optimale de la logistique des transports.Pour un certain nombre de pays, la solution de facilité consistait à faire croître l’endettement de l’État pour empêcher la faillite des secteurs condamnés, mais elle est en train d’atteindre ses limites. Si nous continuons ainsi, c’est l’État lui-même qui va faire faillite. Il va falloir trouver autre chose. C’est l’objet de ce livre.

Une crise financière créée par cette politique de soutien artificiel d’activités condamnées s’ensuit qui trouve bien sur son origine dans une interpénétration coupable du monde de l’immobilier, des systèmes politiques et des banques commerciales.Les gouvernements, grandement responsables de cette crise, doivent la traiter. Je n’ai jamais fait partie de ceux qui pensent que le gouvernement doit se laver les mains des problèmes bancaires quand ils se produisent, puisque les banques créent de la monnaie et que cette création est un privilège régalien. S’occuper des banques quand elles ont fait des bêtises, ce qui arrive régulièrement, fait partie des devoirs de l’État, ce qui ne veut pas dire qu’il doit les posséder, mais il doit certainement les surveiller, ce qu’il avait cessé de faire avant la dernière crise.

Pour résumer, la période de création destructrice dans laquelle nous sommes entrés est sans doute le résultat de deux facteurs qui se télescopent avec la crise financière mentionnée plus haut :

• une nouvelle donne technologique transférant la création de valeur de la production industrielle vers l’intelligence conceptuelle. Ce point avait été prévu par Alvin Toffler dans son célèbre livre « La Troisième Vague » il y a déjà plus de vingt-cinq ans ;

• une nouvelle forme d’organisation des sociétés industrielles ou commerciales, prenant avantage des facteurs précédents et qui déterritorialise les profits et les emplois comme jamais auparavant ; c’est ce qu’il est convenu d’appeler la mondialisation.

Ce sont ces deux dernières forces qui vont être à l’origine de la prochaine phase de croissance, que Schumpeter appelait la phase de création. Ces changements impliquent cependant une redéfinition complète du rôle de l’État… dont la matière fiscale s’évapore à vue d’oeil. Il est en effet beaucoup plus difficile d’imposer un inventeur, qui peut aller s’établir dans le pays d’à côté – et qui sera ravi de l’accueillir –, que des usines, des bureaux ou des terres agricoles qui ne peuvent pas prendre le train pour Bruxelles par exemple…Ces défis doivent être relevés et selon la façon dont ils le seront par chaque pays, le futur sera brillant, médiocre ou désastreux.L’irruption de la « Société de la connaissance » a profondément transformé le monde de la production, sur lequel étaient assis tous nos systèmes de taxation. La transformation des entreprises a eu lieu. L’étape suivante est la restructuration de nos États. À ce point du raisonnement, il nous faut appeler au secours Toynbee, le grand historien anglais pour qui le rôle des élites consiste à relever les défis auxquels une société doit faire face. S’ils les relèvent avec succès, la société monte d’un cran et passe à autre chose. Un exemple en est la création de l’Union européenne après la Deuxième Guerre mondiale pour régler le problème de la rivalité entre la France et l’Allemagne. Cette rivalité, que les guerres avaient essayé de trancher, avait mis le monde entier à feu et à sang à deux reprises auparavant, sans parvenir à résoudre le problème. Si le défi n’est pas relevé ou le problème balayé sous le tapis, alors il se représente à nouveau sous une forme légèrement différente. Si à nouveau aucune solution n’est trouvée, la société commence à s’enfoncer, à péricliter. D’après Toynbee, cette absence de réponse peut mener soit à un changement des élites, battues aux élections, soit à un changement de régime – Quatrième République, confrontée au problème de la décolonisation et incapable de le résoudre, remplacée par la Cinquième – voire à la disparition du pays – Autriche Hongrie en 1918 – ou même à la disparition totale de la civilisation et/ou du système – Amérique du Sud à l’arrivée des conquistadores ou Union soviétique.Les élites de nos pays sont confrontées à un changement radical du mode d’organisation de l’État que va leur imposer le bouleversement total de l’infrastructure économique. Cela ne peut pas ne pas amener à un changement de la donne politique. C’est à peu près la seule intuition juste de Marx: l’infrastructure économique détermine la superstructure politique.Le monde industriel, hiérarchique et centralisé (illustré notamment par le taylorisme, General Motors ou Charlie Chaplin dans Les Temps modernes), avait engendré fort naturellement un État hiérarchique et centralisé que nous connaissons encore actuellement. Très certainement, la crise actuelle provient du fait que les sociétés industrielles et commerciales se sont adaptées à cette nouvelle donne, alors que la plupart des États ne l’ont pas fait. Une production fondée sur la connaissance, et donc une décentralisation totale, va nécessiter une réforme complète des États pour qu’ils soient à nouveau en phase avec l’infrastructure économique, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui ; d’où la crise de financement des États dans laquelle nous rentrons.

CG

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