Rien n’est simple, tout se complique!

Couler l’économie française est une chose sérieuse, mais mettre à bas avec son projet idiot de monnaie européenne l’ensemble des acquis de Jean Monnet, Robert Schuman, Konrad Adenauer, De Gasperi, de Gaulle et de leurs successeurs depuis cinquante ans en est une autre, beaucoup plus grave. Or c’est ce qui est en train de se passer pour des raisons que Wicksell aurait parfaitement comprises et que Milton Friedman a expliquées en détail bien avant sa disparition.

L’euro est la monnaie de plusieurs pays. Cette constatation implique que les taux d’intérêt de marché soient identiques dans tous les pays, ce qui suppose que ces derniers aient le même taux naturel, c’est-à-dire le même taux de croissance.

Or il n’en est rien.

De ce fait, le système ne peut pas fonctionner. Qu’une vérité aussi élémentaire que celle-ci n’ait pas été prise en compte (le SME, qui intégrait ce paramètre, était beaucoup;plus judicieux) est proprement aberrant. Nous n’avons pas fini de payer le prix de cette erreur conceptuelle gigantesque.

Livrons-nous à une petite démonstration : imaginons que l’un des pays de la zone euro, l’Allemagne par exemple, ait un taux d’intérêt «naturel » de 2%, c’est-à-dire un taux de croissance structurel de 2%. Imaginons qu’un deuxième pays, l’Espagne, ait un taux naturel de 4%. Si la BCE décide de fixer ses taux courts à 3% (soit la moyenne entre les taux allemands et espagnols, ce que la BCE a constamment fait), ce taux purement artificiel ne correspond ni à la réalité espagnole ni à la réalité allemande. Il ne peut que créer un désastre à terme, ce que les faits ont démontré sans ambiguïté aucune.

• Un taux de 3% est trop élevé pour l’Allemagne compte tenu de sa croissance potentielle. Il favorise trop le rentier par rapport à l’entrepreneur allemand. De ce fait, la croissance ralentit, l’investissement, en particulier immobilier, disparaît, les salaires et la consommation stagnent, le taux d’épargne monte et avec lui l’excédent de la balance commerciale.

Seules les entreprises tournées vers le commerce international tirent leur épingle du jeu, ce secteur étant le seul à croître de plus de 3% par an. Et tout le monde de s’émerveiller devant la vertu teutonne : aucune vertu là dedans, juste une réaction parfaitement normale à un taux d’intérêt inadapté.

• Un taux de 3% est trop bas pour l’Espagne. Le rentier est défavorisé par rapport à l’entrepreneur. Nous avons ici une situation aux antipodes de celle en Allemagne. La croissance s’accélère, l’investissement, en particulier dans l’immobilier, est en plein boom, le taux d’épargne baisse, l’endettement s’envole, le déficit commercial se creuse tandis que les entreprises délaissent l’international pour se concentrer sur le marché domestique. Et tout le monde de hocher la tête sur l’irresponsabilité des Latins, ce qui est aussi caricatural et stupide que de louer la vertu supposée des Allemands…

• En fait, la banque centrale ne peut pas suivre deux taux «naturels » à la fois, à moins d’être atteinte d’un solide strabisme divergent. La seule issue théorique est de s’aligner sur le taux naturel (taux de croissance) le plus bas. C’est ce qui est en train de se passer, l’euro s’étant ajusté sur la drachme grecque.

Du coup, les taux vont être trop bas pour tout le monde et cela va créer un boom probablement inflationniste en Europe du Nord, qui n’a pourtant besoin ni de taux bas ni d’une monnaie sous-évaluée. L’euro va donc créer des alternances de booms et de «busts » difficilement supportables.

• Si cette analyse est juste, M. Greenspan s’est trompé, ce qui est bien embêtant. M. Trichet s’était également trompé jusqu’en 1999, ce qui était désagréable. Depuis l’introduction de l’euro, il ne peut pas y avoir de taux courts qui satisfassent tout le monde en Europe. La BCE est atteinte de strabisme divergent. Elle ne peut pas logiquement tirer sur deux cibles à la fois avec une seule balle. Sa tâche est donc impossible.

• En conséquence, nous avons trop de maisons en Espagne, trop d’usines en Allemagne ; trop de dettes en Espagne, trop d’épargne allemande investie dans des actifs espagnols puisque personne n’a émis de dettes en Allemagne. Résultat, tout le monde est ruiné, ce qu’avait parfaitement anticipé Milton Friedman avant cette crise.

C.G

Extrait de « L’Etat est mort, vive l’état ! »

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5 commentaires pour Rien n’est simple, tout se complique!

  1. Libertas dit :

    Cette analyse est-elle applicable au dollar US et aux Etats unis où les taux de croissance naturels ne sont probablement pas les mêmes ? Ils ont pourtant une monnaie commune depuis plus de deux siècles, et une banque centrale fédérale depuis 1913.

    • ERIC dit :

      @Libertas
      En fait, le dollar ça marche parce que les Etats-Unis ont un ministère des finances qui rééquilibre les états ayant de fort gains de productivité vers les états plus faibles en redistribuant les forts impôts captés chez les premiers, et il existe un deuxième niveau de rééquilibrage naturel dans le déplacement des populations américaines qui vont travailler là où c’est plus intéressant. Ainsi le dollar ne crée pas de mauvaise allocation du capital. L’économie, ce n’est que du bon sens.

  2. Yann dit :

    On peut rajouter à la très pertinente réponse d’Eric, le fait que les US n’ont pas la même disparité culturelle, religieuse et linguistique que les état de l’eurozone… La mentalité et la façon de concevoir les choses… ça compte !
    N’oublions pas que notre constitution commençait par : Nous, Roi des belges…

  3. Ping : Europe : Le fossé Nord-Sud s’approfondit sans cesse par Geert Noels « le blog a lupus…un regard hagard sur l'écocomics et ses finances….

  4. Monsieur,

    j’ai lu toutes vos chroniques depuis que vous paraissez dans le JDF. A deux reprises, je ne vous ai pas compris. C’est lorsque vous employez le terme « mercantilisme ».

    La première fois – je ne sais plus exactement quand, ce fut pour critiquer la posture allemande, aujourd’hui celle du gouvernement américain.

    D’abord, s’agissant d’une « action de faire le commerce en vue de gains excessifs » je suis étonné que vous utilisiez ce vocable en termes négatifs dans la mesure où la pensée économique que nous défendons est tout de même fondée sur un espoir de gains, contrepartie de la prise de risque, l’ensemble assurant notre pain quotidien.

    Ce système repose donc sur une maximisation des gains.

    Ensuite vous l’employez pour dénoncer deux politiques opposées : aujourd’hui celle consistant à affaiblir le $US en vue d’améliorer les exportations américaines alors qu’il y a quelques temps ce fut pour exprimer votre désaccord sur la politique allemande, qui elle a plutôt pour conséquence de renforcer l’€uro ce qui ne gêne pas leur puissance exportatrice.

    Pareillement, dans un cas, on assiste à des déficits abyssaux dont la volonté de les réduire n’est pas encore visible , dans l’autre il existe un réel effort pour inverser la tendance.

    Bref deux politiques économiques que beaucoup de choses opposent et qu’un certain Michel ALBERT avait qualifiées de « Rhénan » et d’« Anglo-Saxon ».

    Il me semble pour finir, que dans le premier cas il existe une vraie tactique monétariste et que dans le second un soucis de rigueur budgétaire.

    Je ne vois donc pas comment vous pouvez faire usage du même qualificatif pour dénoncer ces deux politiques.

    Merci encore pour vos enseignements.

    Cdt.

    Vincent GAREZ

    reponse de Charles Gave

    Cher Monsieur,
    Merci de votre question
    Le mercantilisme consiste à considérer que le commerce extérieur est une guerre et que le but est d’avoir une balance commerciale excédentaire comme signe que l’on est en train de la gagner. C’est une politique imbécile et à courte vue.
    Prenez l’exemple allemand.
    Depuis 10 ans, le gouvernement tape sur la consommation et les salaires , qui n’ont de ce fait, pas augmente en 10 ans, et détaxe la production. Il s’agit en fait d’une dévaluation compétitive.
    Les importations allemandes stagnent et lex exportations explosent
    Youpee Hélas…
    Comme les balances commerciales s’additionnent à zéro, cela veut dire que les autres pays sont en déficit, ce qui les met dans une position difficile. Si tous se mettaient a suivre alors la politique allemande, nous rentrerons en dépression.
    C’est ce qui s’est passe dans les années 30
    En ce qui concerne les USA, la politique débile suivie par l’administration Obama consiste a faire monter le poids de l’Etat dans l’économie. Si cela créait de la croissance, la France ne serait pas la ou elle en est. Plutôt que de faire reculer l’Etat, les autorités US essaient de faire payer les autres pays en dévaluant. De ce fait ils appauvrissent les ménages américains . Si vous faites baisser le niveau de vie des citoyens américains, la balance commerciale va s’améliorer, les importations baissant
    Bref, les deux politiques ont mercantilistes puisqu’elles considèrent que nous sommes dans un jeu a somme nulle
    Encore une fois la balance commerciale n’est pas un compte d’exploitation
    Avoir des comptes courants excédentaires ne veut pas dire que vous êtes bien gérés. Voyez le Japon depuis 20 ans
    Cela peut vouloir dire que la rentabilité du capital est faible et qu’il ay des sorties de capitaux
    comme la balance des paiements ‘s’additionne à zéro (balance commerciale + balance des capitaux=zero), une balance commerciale excédentaire a comme contrepartie des sorties de capitaux pour trouver une meilleure rentabilité à l’extérieure. Ces sorties peuvent CREER un excédent extérieur.
    Dans ce cas, il faut déréguler l’économie pour que la rentabilité augmente, et non pas se rengorger parce que l’on a des excédents
    Amicalement

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