On en parle aussi: « Du sang et des larmes » de Marc Suivre

http://marcsuivre.wordpress.com/

Charles Gave est un colosse jovial. Comme tous les véritables optimistes, il assène les vérités qui dérangent avec un humour et un détachement qui accentuent la pertinence de son message. Avec son air de ne pas y toucher, il va droit au but et l’on se prend à se trouver moins bête après l’avoir lu.

Dans son dernier livre : L’Etat est mort, vive l’Etat ! » qui vient de paraître chez François Bourin, l’auteur nous explique pourquoi la faillite de la France est finalement une bonne nouvelle. Comment parvient-il à cette étonnante conclusion ?

Il aurait souhaité, il le confesse, être professeur. Le monde de la finance, où il exerce ses talents depuis près de quarante ans, et son compte en banque, y auraient perdu, ce que celui de l’intelligence y aurait gagné. A défaut de se consacrer à l’édification d’une jeunesse élevée dans la dangereuse illusion de l’infaillibilité de l’Etat Providence, Charles GAVE tente d’alerter les plus curieux et les moins obstinés de ses contemporains sur les réalités du monde économique. Au travers d’une série de questions d’une précision diabolique, l’auteur se livre à une analyse sans concession, des travers récents de l’économie mondiale et de la spécificité du cas français. Il nous offre ainsi une vision, brillante et enlevée, de la purge qui nous attend dans les prochains mois si l’on veut éviter le sort de la Grèce. Rien n’est inéluctable, et pour peu que l’on décide de prendre le problème à bras le corps, nous pouvons faire d’un malheur le début d’une renaissance. Nous sommes à la croisée des chemins et, selon que nous ferons preuve de courage ou de lâcheté, notre avenir sera celui de la réforme suédoise ou de la faillite argentine.

Un homme libre

Pour nous le faire comprendre,  Charles Gave va bien plus loin dans l’analyse que tous les économistes patentés par « l’intelligentsia »  française qu’il serait bien insultant d’appeler ses « confrères » tant il s’en distingue nettement. Nous n’avons pas affaire avec lui à un économiste de plus, un théoricien qui nous assène doctement aujourd’hui, pourquoi ce qu’il avait prévu pour hier, ne se réalisera que demain. La science économique étant à la science, ce que l’alchimie était à la chimie et l’astrologie à l’astrophysique, nous n’en sommes qu’aux prolégomènes de la compréhension du phénomène. En matière de prévision économique, il convient de s’appuyer sur l’expérience pour parvenir à un des résultats tangibles, plutôt que de vouloir systématiser une représentation mécaniciste du monde en méconnaissant pour ce faire tout ce qui n’entre pas dans le son cadre. C’est sans doute pour cette raison que notre auteur se  différencie tant des prophètes, prédicateurs et analystes à la petite semaine (espèce qui abonde également en politique, domaine dont où la prévision est tout aussi «  scientifique » – elle y a même un nom : les Duhamel).

Pour la bien-pensance, Charles Gave est un hérétique, un voltairien, un libertin de l’intelligence. Ces qualificatifs, tirés du Siècle des Lumières, ne sont pas qu’un effet de style archaïsant sous mon clavier : selon l’auteur, les maux dont nous souffrons viennent de l’accaparement des rouages de l’Etat par une nouvelle religion, au totalitarisme insidieux. Et, comme au XVIIIème siècle, c’est contre l’obscurantisme  qu’il convient de lutter pour libérer la France de son carcan

En parfait Beaumarchais moderne, notre homme concentre donc tout ce que le système abhorre. Il aime l’argent au point d’en avoir fait son métier puisqu’il exerce l’inavouable profession de financier. Celui qui conseille depuis des années les investisseurs et autres banquiers internationaux est pourtant à la meilleure place pour comprendre la crise que nous traversons. Ses revenus dépendent directement de la finesse et de la pertinence de ses analyses  (comme pour le Nutella, « quarante ans d’expérience feront toujours la différence »).

On l’aura compris, ce livre nous présente, le constat dressé par un artisan vivant de son art et non la vision dogmatique d’un intellectuel prospérant autour de l’idée qu’il impose aux autres de son génie autocélébré. Que les marchés confirment ses prévisions suffit à son bonheur, comme à celui de ses clients. Il ne redoute pas le débat, il l’encourage. Il ne prétend pas à l’universel mais se réclame de l’expérience.

C’est un libéral dans la pleine acception de ce mot : un homme libre, qui pense, et qui ose écrire qu’il est pour le moins paradoxal, après avoir tout essayé sans résultats probants,  de refuser les solutions de bon sens que d’autres ont déjà mises en œuvre avec succès pour sortir de la crise que connaît l’Occident. Il nous invite, ce faisant, à une plongée au cœur du dogmatisme qui fonde le « modèle » économique français,  dont il est bien difficile de ressortir indemne.

La France, ou l’enfer économique

Charles Gave signale cette anecdote dans le livre qui nous occupe : lorsque l’on faisait remarquer à Milton Friedman qu’il était paradoxal que les plus grands penseurs libéraux soient français alors que notre pays ne s’était jamais distingué par son libéralisme, ce dernier retournait cette contradiction apparente en expliquant qu’on ne décrit jamais mieux l’enfer que lorsque l’on y habite.

En vérité et à bien y réfléchir, la France paye là le fait d’être la mère des grandes catastrophes idéologiques de ces deux derniers siècles, tant toutes les révolutions qui se sont succédées procédaient de 1789.

Si la « matrice » de ces révoltes[1] a eu pour ambition de lutter contre l’absolutisme royal et la tutelle de l’Eglise, il aura fallu attendre la première d’une longue série de défaites face à l’Allemagne, pour qu’une organisation stable, sur ses principes, succède à nos défunts souverains : la République. Si celle-ci s’est maintenue depuis, c’est qu’elle a su s’appuyer sur un nouveau culte pour asseoir sa légitimité : le socialisme. Sous divers avatars, le clergé collectiviste (saint-simoniens, néo-colbertistes, keynésiens ou, marxistes — de stricte obédience bolchévique ou déviationnistes trotskistes et maoïstes) n’a cessé depuis un siècle et demi de renforcer le poids de l’Etat dans l’économie française, au point qu’il en arrive maintenant à représenter presque la moitié du PIB.

Pour tous ceux qui espéraient que nous sortirions du « paradis » soviétique après les errements du passage de « l’ombre à la lumière » et ses vagues de nationalisations, la prise de conscience est douloureuse!

L’auteur recense ainsi, méthodiquement, les secteurs arrachés à l’économie marchande, par notre Etat hypertrophié. L’éducation, la culture, le transport et la santé ont tous un énorme potentiel de croissance dans les années à venir ; ils présentent en outre l’avantage de ne pas être délocalisables. Ces monopoles d’Etat pèsent déjà plus de 44% du PIB, et encore l’auteur nous fait-il grâce du secteur de l’énergie où l’imbrication entre public et privé est telle que les statistiques sont difficilement lisibles. La non concurrence, principe de base du secteur « public », entraînant l’immobilisme et la stagnation au nom de la préservation des « zaquis », c’est ainsi près de la moitié de notre économie qui n’est plus en mesure de produire des richesses. Pire encore, le fonctionnement du  Moloch engloutit toutes les ressources disponibles produites par les autres secteurs : contrairement à ce que l’on nous serine en permanence, nos impôts ne servent pas à payer les routes et les TGV, mais les salaires de ceux qui les bloquent à la première occasion, comme nous n’allons, malheureusement, pas tarder à le constater.

Comment s’étonner après cela, de la faiblesse structurelle de notre taux de croissance depuis trente ans ? Comme nos régimes sociaux redistributifs ont été conçus pour fonctionner avec un taux de croissance dépasse les 3%. Il ne faut pas chercher bien loin la cause de leurs déficits, et du recours massif à l’emprunt pour les maintenir à flot, faute d’avoir le courage de nous réformer.

Une réforme ? Non, sire, une révolution !

Ne nous y trompons pas : pour se maintenir au pouvoir, nos politiciens ont toujours compté sur le clientélisme et, en la matière, rien ne vaut un fonctionnaire.  La gauche y gagnait des bataillons de petits privilégiés, tandis que la droite pouvait utilement placer les siens à la tête de ces lucratifs fromages que sont les monopoles.

Pour maintenir l’hypertrophie du secteur étatique les princes qui nous gouvernent, si mal, ont dans un premier temps fait marcher la planche à billets. C’étaient les années 70 et l’inflation a explosé avec, dans son sillage, les dévaluations. L’épargne fondait comme neige au soleil, la pierre, tout comme l’or, devenait une valeur refuge puisque le papier ne valait rien ;  la consommation des ménages était forte mais la croissance ne repartait pas pour autant.

Cette période a pris fin quand l’Allemagne, voyant ressurgir le spectre de l’entre-deux guerres, a décidé de lutter vigoureusement contre les pratiques inflationnistes et lorsque le dogme keynésien a été remis en question au Royaume-Unis par Margaret Thatcher et aux Etats-Unis par Ronald Reagan. Les libéraux ont réduit le  poids de l’Etat dans l’économie tout en baissant les impôts et ont, de ce fait, relancé la croissance. Les Allemands ont fait de même, tout en s’assurant que la France ne continue pas à émettre des assignats en nous inventant l’Euro.

Résultat : les Anglo-saxons ont prospéré et s’apprêtent à le faire de nouveau en suivant les même recettes (les Britanniques sont sortis  du blairisme et les Américains, en novembre prochain, vont se débarrasser des démocrates au Congrès), les Allemands, une fois réunifiés, ont assaini leur situation. Les Français, eux, n’ont rien fait de tout ça : ils  se sont contentés de protester contre l’« égoïsme » de leurs voisins, en vantant les mérites d’un modèle dont personne ne  veut, pas même les Russes.

S’étant interdit, grâce à leurs amis Allemands, d’émettre de nouveau de la monnaie de singe, pour éviter d’avoir à « dégraisser le mammouth », nos gouvernants ont donc emprunté à tour de bras. Cette logique de la fuite en avant est arrivée à son terme avec la crise de la dette grecque, et la situation  irlandaise montre bien que, contrairement à ce que prétendent les David Copperfield de Bercy, nous ne sommes pas sortis de l’auberge en la matière. Déjà,  l’Espagne et le Portugal procèdent en catastrophe et avec les plus grandes difficultés aux ajustements indispensables ; l’Italie ne va pas tarder à suivre.

En France, on fait semblant de prendre pour une « solution » le quart de mesure (et encore, je suis gentil) que représente une énième « réforme » des retraites : le réveil va être brutal !

Comme tout a un terme, nous allons devoir nous y mettre nous aussi. Dans un pays qui s’est construit sur le culte de l’omnipotence de l’Etat ; dans une France où l’on est encore convaincu des pouvoirs de thaumaturge des Présidents de la République, la fin de l’Etat-Providence va être vécue comme une catastrophe d’ampleur biblique,  du moins pour ceux qui se réfèrent encore au Livre…

Le début de la fin

Charles Gave observe que nous sommes dans la situation de la Grèce, il y a deux ans : les taux d’intérêts avec lesquels nous nourrissons nos déficits abyssaux commencent à diverger d’avec ceux consentis à l’Allemagne, et les CDS (Credit Default Swaps), ces assurances que les prêteurs  prennent sur les défauts de paiement éventuels de leurs débiteurs, augmentent régulièrement. Cela signifie que la « qualité de la signature » de la France, dont nos dirigeants se regorgent encore, se dégrade : lentement mais sûrement. Rien d’étonnant à cela : nous persistons dans l’être et nous ne nous attaquons pas aux causes réelles de nos déficits.

Le scénario est connu, et les remèdes aussi; mais il y a fort à parier que s’ils n’y sont pas contraints par « ces monstres froids » que sont les banquiers, nos politiciens feront ce qu’ils savent le mieux faire : rien !

C’est que, dans 18 mois, se profile l’élection présidentielle.  Il est urgent, à l’approche de ce rendez-vous crucial pour la distribution des prébendes en tout genre, de ménager la « France protégée » et de ne pas réveiller les comateux. Aussi, et comme toujours, nous reporterons à demain ce qu’il aurait fallu faire hier (et même avant-hier), en priant pour que « les marchés » nous en laissent le loisir avant mai 2012.

Dans ces conditions, on est bien obligé de souscrire à l’analyse de Charles Gave : il est vraiment surprenant de voir autant de monde se porter candidat à la Présidence de la République, dans la mesure où « l’heureux élu », n’ayant plus un sou vaillant en poche, devra passer son mandat à dire non à tous les intérêts catégoriels qui font le « charme » de notre « dialogue social », et à tailler dans le vif.

Devant d’aussi alléchantes perspectives, tâchons d’éviter de croire le baratin que ne manqueront pas de nous servir les aspirants au mandat suprême, et gardons au contraire bien en tête que la ruine prochaine  de notre Etat-Providence, nous permettra de construire un monde nouveau :  un monde bâti sur la liberté d’entreprendre et de commercer, un monde où la richesse ne sera plus assimilée à un vol mais à une chance, un monde où l’envie ne tiendra plus lieu de politique fiscale, un monde où la légalité viendra utilement pallier les injustices du dogme de « l’égalité ».

Pour y parvenir, Charles Gave ne promet, comme Churchill en son temps, que du sang et des larmes. Ce n’est guère enthousiasmant, j’en conviens, mais la victoire sur les totalitarismes qu’ils soient religieux, idéologiques ou les deux à la fois, passe malheureusement par là.


[1] Voilà bien une illustration de la domination marxiste qui règne encore sur « l’enseignement » de l’Histoire en France où l’on passe délibérément sous silence l’influence considérable que les deux révolutions, anglaise et américaine ont eue sur la nôtre, pour se concentrer uniquement sur la filiation directe entre 1789 et l’Octobre Rouge.

Publicités

A propos IDLibertés

L ‘Institut des Libertés est un think tank indépendant. Constitué sous la forme d’un fonds de dotation (loi du 4 août 2008), l’Institut des Libertés est enregistré auprès de la préfecture de Paris. Notre souhait aujourd’hui au travers de l’Institut des Libertés est de tenter de proposer des pistes de réflexions libérales, sur des sujets aussi vaste que l’Economie, la Finance, les Sciences , la Littérature ou la politique. Sans tenter de professer un catéchisme ni d’influer politiquement, L'institut des Libertés se propose comme une plateforme de parole alternative ou tout un chacun serait libre de venir contribuer institutdeslibertes@gmail.com. Redonner enfin au libéralisme son vrai visage; non pas celui d’une finance sans foi ni loi mais bien celui du siècle des lumières, profondément humaniste et fervent défenseur des libertés individuelles.
Cet article a été publié dans Billets d'humeur. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour On en parle aussi: « Du sang et des larmes » de Marc Suivre

  1. « lorsque l’on faisait remarquer à Milton Friedman qu’il était paradoxal que les plus grands penseurs libéraux soient français alors que notre pays ne s’était jamais distingué par son libéralisme, ce dernier retournait cette contradiction apparente en expliquant qu’on ne décrit jamais mieux l’enfer que lorsque l’on y habite. »
    Ce que l’on peut dire d’une autre façon : au coeur de la dégénérescence, son contraire.

    Par ailleurs, la France imbus de rationalisme ? Non c’est tout le contraire. L’Etat de Droit connais-pas, par contre copinage, politique des petits copains…. Pascal est une exception française qui témoigne une fois de plus qu’au coeur de la dégénérescence, son contraire.

  2. C’est une tres vieille tradition Francaise
    La notion de « raison d’Etat » a ete inventee par les legistes de Philippe le Bel
    On fait une saloperie, mais on est excuse, ou encore pire, on s’excuse soi meme de ses propres turpitudes.
    Cela donne une classe dirigeante qui ne repond pas a la Loi commune
    Combien de fois ai je entendu: Il a touche de l’argent, mais il ne s’est pas enrichi personnellement
    C’est encore pire puisqu’il a touche de l’argent pour fausser la competition electorale

    On excuse Richelieu et on termine avec Fabius et le sang contamine
    cg

  3. Daniel dit :

    Quelques précisions sur la révolution de 1792
    Son héritage est dramatique puisqu’elle nous a laissé le « nationalisme » et le « communisme », deux idéologies criminelles.
    Selon l’analyse de Bonaparte, « la liberté était un prétexte, la véritable raison était l’envie ! »
    Ce Bonaparte a été coopté par Talleyrand et Fouché pour « arrêter » la révolution, ce qu’il a réussi en « arrêtant » la République dans la foulée. Ce n’était pas lui qui était pressenti mais un certain Marie… général tué alors qu’il commandait l’armée du nord. D’ailleurs Bonaparte avait été envoyé assez loin, l’Égypte, qui sera à l’origine de la déstabilisation du Moyen-Orient. Bilan, on a foutu le bordel partout, Europe et Moyen-Orient.
    Une analyse objective à partir des faits et des résultats tangibles nous démontre le fiasco dont nous ne sommes toujours pas sortis. Le parti socialiste en France n’est pas socialiste mais jacobin et une fois que l’on a compris cela, tout s’éclaire.
    La Robespierrette Ségolène, le Marat Hamon etc.

  4. Cher Monsieur
    Je en saurai etre plus d’accord avec vous
    Philippe Nemo a evoque cela remarquablement dans un livre qui s’appelait les deux republiques et dont je vous conseille la lecture
    Amicalement
    Charles Gave

Les commentaires sont fermés.