Les Banques en question

Depuis l’avènement de ce blog, je reçois beaucoup de questions de lecteurs sur la monnaie et sur les banques.

J’en profite donc pour établir un bref rappel.

De manière générale, il existe deux sortes de banques. Les premières, les banques de dépôts, ont des agences de proximité, encaissent les dépôts des fourmis travailleuses que nous sommes et les prêtent avec beaucoup de précaution à ceux qui veulent acheter un appartement ou financer leur entreprise. Autrefois, on les appelait les banques 9-6-3… Au bureau à 9 heures, on prêtait à 6% et à 3 heures, on était au golf. Il n’y avait rien de plus conservateur et de plus tranquille que ces banques-là et ce sont elles que les Français ont encore à l’esprit quand ils évoquent la notion de banque.

Et puis il y a un deuxième type de banque : les «banques d’affaires ».  Naguère, il était convenable de baisser le ton de sa voix quand on en parlait et de montrer une grande révérence vis-à-vis de ces institutions (j’ai commencé ma carrière dans l’une d’entre elles en France). Celles- ci ne recevaient pas de dépôts et travaillaient sur leurs fonds propres. En général, elles n’étaient pas cotées en Bourse et étaient détenues par des « associés », souvent de la même famille (Rothschild, Lazard, etc.).

Ces banques étaient le coeur même du capitalisme, la vraie salle des machines, l’endroit où des fortunes immenses se faisaient ou se défaisaient en quelques heures… Ces banques portaient sur leurs fonds propres des positions énormes dans les marchés, organisaient des OPA ou les conseillaient et dans l’ensemble prenaient des risques considérables. Comme ces risques étaient pris avec l’argent des associés, il semblait tout à fait normal et logique que ceux-ci exercent un contrôle féroce sur ces prises de risque, car ils savaient fort bien que si les choses tournaient mal, ils allaient faire faillite et se retrouver ruinés. Il n’était pas rare, en effet, que les associés soient responsables sur l’ensemble de leur fortune personnelle en sus et au-delà de ce qu’ils avaient investi comme capital dans la banque.

En résumé, les premières institutions s’apparentaient à un bureau de poste et les deuxièmes à un casino!

Après la crise de 1929, le législateur américain, dans sa grande sagesse, décida en 1938 d’adopter le Glass Steagall Act, qui précisait que ces deux types d’activités devaient être exercés dans des institutions différentes et ne pouvaient pas avoir de rapport entre eux. Ce système fonctionna à la satisfaction générale jusqu’en 1999 où, sous l’énorme pression des banques commerciales en général et de Citicorp (M. Rubin) en particulier, le Glass Steagall Act fut aboli, autorisant de ce fait la fusion du bureau de poste et du casino.

De cette autorisation vient la plus grande partie de nos malheurs actuels, et ceci a eu lieu il y a dix ans…

Le plus paradoxal est que cette fusion fut organisée par une administration démocrate, c’est-à- dire de gauche, l’administration Clinton, sous la conduite du ministre des Finances de l’époque Larry Summers, aujourd’hui le principal conseiller économique du président Obama, et que la bombe à retardement ainsi montée a explosé à la fin de l’administration Bush dont il faut dire, pour être honnête, que son incompétence économique sous la conduite de M. Paulson (le successeur de M. Rubin chez Goldman Sachs) a dépassé l’entendement.

Comment des gens a priori intelligents et compétents ont-ils pu prendre des décisions aux conséquences aussi suicidaires? La réponse est assez simple et très classique dans l’histoire du capitalisme.

La rentabilité des banques sur leurs activités normales était en déclin structurel. En effet, dans le modèle classique, les banques collectent des sommes importantes auprès des petits épargnants et les prêtent aux grandes entreprises, en prélevant leur dîme au passage.

L’invention du fonds de trésorerie dans les années 1980 par Merrill Lynch allait faire imploser ce modèle. La mécanique est la suivante: si IBM a besoin de cash, plutôt que d’aller à la banque demander un prêt, il est beaucoup plus simple et beaucoup moins onéreux d’émettre du papier commercial à court terme qui sera acheté par les fonds de trésorerie auquel le fonds de pension d’IBM se fera un plaisir de souscrire.

Dans ce schéma, la banque a été complètement, pour employer un néologisme, «désintermédiée », c’est-à-dire que son rôle d’intermédiaire a disparu et sa raison d’être avec. Le modèle bancaire classique était aussi devenu obsolète. Plus de croissance, pas de bonus, une perspective de déclin inéluctable, voilà ce qui attendait les banques commerciales au milieu des années 1990. Que faire? Rendre leur argent aux actionnaires aurait été la bonne solution.

Mais les banquiers pensèrent que par l’intermédiaire du gouvernement et grâce à leur pouvoir de «lobbying», ils allaient pouvoir retourner la situation en entrant dans des activités qui, jusque- là, leur étaient interdites.

Pour cela, il fallait donner aux banques commerciales l’autorisation d’envahir le territoire des banques d’affaires. Si une banque commerciale pouvait aller voir une société industrielle ou commerciale pour lui dire:

(1.) «Vous devriez faire une OPA sur votre concurrent» (le boulot de la banque d’affaires),

(2.) et «Je vous finance l’OPA sur mes dépôts si vous me retenez comme banquier exclusif»,

la banque commerciale faisait ainsi d’une pierre deux coups; elle trouvait un emploi pour ses dépôts et touchait la commission qui revenait jusqu’alors aux banques d’affaires traditionnelles. L’autorisation fut accordée. Précisons que les bonus dépendaient beaucoup plus de la commission sur la transaction (de 2% à 5 %) que de la capacité de l’emprunteur à rembourser sa dette dix ans plus tard.

L’administration Clinton cassa donc le lien essentiel qui unissait la banque d’affaires et son client, fondé sur une prise de risques commune, pour la remplacer par une relation purement à court terme où la banque devenait à la fois juge et partie. Elle prenait les risques non pas avec ses fonds propres, mais avec les dépôts de ses clients.

Pendant que ce changement immense était en cours, le grand argentier américain, M. Greenspan, gouverneur de la Réserve fédérale – la banque centrale américaine –, commettait, lui, plus qu’un crime, une faute. Et c’est là que M. Greenspan commet son erreur. Il attendra près de deux ans pour remonter les taux d’intérêt à court terme et les remontera trop peu. De ce fait, emprunter était une bonne affaire, une trop bonne affaire, surtout dans l’immobilier dont la hausse vertigineuse commence à ce moment- là. Loin de moi l’idée fort à la mode aujourd’hui d’accuser M. Greenspan. Sa tâche était presque impossible (…). Tristes erreurs, mais erreurs de politique économique et non de marché, encore une fois. Les intervenants de marché n’ont fait ensuite que s’adapter à de « faux prix » manipulés par les pouvoirs publics. _

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A propos IDLibertés

L ‘Institut des Libertés est un think tank indépendant. Constitué sous la forme d’un fonds de dotation (loi du 4 août 2008), l’Institut des Libertés est enregistré auprès de la préfecture de Paris. Notre souhait aujourd’hui au travers de l’Institut des Libertés est de tenter de proposer des pistes de réflexions libérales, sur des sujets aussi vaste que l’Economie, la Finance, les Sciences , la Littérature ou la politique. Sans tenter de professer un catéchisme ni d’influer politiquement, L'institut des Libertés se propose comme une plateforme de parole alternative ou tout un chacun serait libre de venir contribuer institutdeslibertes@gmail.com. Redonner enfin au libéralisme son vrai visage; non pas celui d’une finance sans foi ni loi mais bien celui du siècle des lumières, profondément humaniste et fervent défenseur des libertés individuelles.
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15 commentaires pour Les Banques en question

  1. Arnaud dit :

    Bonjour,

    Merci pour vos réponses,

    On est dans le bus de l’équipe de France. Je crains qu’il n’y ait pas de solution collective à court terme. J’espère que vous en conviendrez, l’éducation nationale et la santé ne seront pas privatisées d’ici deux ans. Ou alors la Toussaint 2013 vaudra le coup d’oeil.

    L’Argentine, les argentins
    Je partage complètement les causes de ruine argentine et je reconnais que la France avec l’euro a un problème semblable. Mais sans l’euro ne se seraient-on pas mis à refaire fonctionner la planche à billets ? avec la même inconscience que celle avec laquelle nous empruntons ? Euro ou pas euro, là aussi il y a une limite.

    A 23 ans, en Argentine, on est inévitablement dans les manifs. A buenos Aires, elles commencent le matin. Les partis communistes et les syndicats font venir des jeunes des « villas » (ils leur payent le train aller et retour + 1 sandwich). Près de l’obélisque, distribution de citrons. Les gars se foutent du citron sur les yeux pour les tenir ouverts quand la police lance des lacrymos. A partir de 13h guerrilla… lancer de cailloux, destruction massive du mobilier urbain, pillages, violence, rues noires de fumée etc. Une fois vers 19h, c’était intenable, la police a évacué en tirant de vraies balles.
    Je venais de terminer un cycle d’étude d’ingénierie. Les gens que je fréquentais étaient tous très éduqués. Français ou Argentin. Tous participaient aux manifestations, tout pensaient changer le monde, tous expliquaient que l’argentine a deux problèmes : la corruption et la privatisation massive des années Menem, ce qu’ils appellent le libéralisme économique.

    A Paris
    Les gens que je fréquente à Paris (amis, clients, travail), tous très éduqués n’ont absolument pas conscience de la situation. Tout le monde stigmatise Sarko et Mc Donald… je leur fais passer votre intervention à l’assemblée pour pimenter nos repas.

    • En fait , jamais la France, ni l’Espagne ni la Grèce n’auraient pu emprunter autant s’il n y avait pas eu l’Euro et les reformes auraient du avoir lieu bien avant.
      L’Euro a permis aux alcooliques de continuer à avoir la cle de la cave a vins.
      Le liberalisme repose sur l’etat de droit
      Menen etait un homme tres corrompu. C’est comme de dire que les miseres de l’Afrique viennent d’un exces de libéralisme
      Une kleptocracie comme la Russie n’est pas liberale, bien au contraire.
      L’Argentine a toujours ete une kleptocracie. Kirchner vient de mourir avec une fortune d’environ 70 millions de dollars dont on explique mal la provenance.
      Amicalement

      C.G

  2. Cultilandes dit :

    « L’invention du fonds de trésorerie dans les années 1980 par Merrill Lynch allait faire imploser ce modèle. La mécanique est la suivante: si IBM a besoin de cash, plutôt que d’aller à la banque demander un prêt, il est beaucoup plus simple et beaucoup moins onéreux d’émettre du papier commercial à court terme qui sera acheté par les fonds de trésorerie auquel le fonds de pension d’IBM se fera un plaisir de souscrire. »

    Le fonds de pension d’une entreprise investi dans cette même entreprise me semble être une autre tare du système des États-unis!

  3. Yann dit :

    Bonjour,

    Pour une fois, je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette stigmatisation des banques.

    L’armageddon financier de 2008 est déclenché avant tout par le vote du congrès démocrate qui permet au HUD d’ouvrir les vannes du crédit subprimes avec les réassurances de Freddie mac et Fannie mae. Je ne vois pas comment Greenspan aurait pu l’éviter. Même en relevant les taux plus rapidement.

    A ce stade accuser les banques d’affaires, c’est un peu comme accuser l’âne dans la fable des animaux malades de la peste.

    Ci-après un excellent article qui résume bien les faits.

    How HUD Mortgage Policy Fed The Crisis
    Subprime Loans Labeled ‘Affordable’

    http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2008/06/09/AR2008060902626.html

  4. Anonyme dit :

    « les banques de dépôts, ont des agences de proximité, encaissent les dépôts des fourmis travailleuses que nous sommes et les prêtent avec beaucoup de précaution à ceux qui veulent acheter un appartement ou financer leur entreprise.  »
    Il y a une petite erreur dans ce texte qui a de grandes conséquences:
    Les banques ne prêtent pas les économies qui nous y déposons mais le réseau bancaire crée de l’argent ex-nihilo par le système de réserves fractionnaires qui est d’environ 3%
    En fait les banques ne doivent avoir en garantie que 3% des fonds prêtés.
    Nous pourrions en effet nous étonner que nos petites économies qui seraient par définition une somme fixe puissent correspondre à l’augmentation exponentielle de la masse monétaire…..

  5. Anonyme dit :

    Ce qu’il faut voir dans ce système c’est que les réserves fractionnaires qui servent de fonds de garanties sont eux mêmes constituées par de l’argent provenant des prêts garantis par des réserves fractionnaires etc etc…
    C’est à dire que les fonds de garantie sont peanuts…..

  6. BA dit :

    Mercredi 3 novembre 2010 :

    Depuis plusieurs jours, les obligations d’Etat du Portugal, de l’Irlande et de la Grèce sont reparties à la hausse.

    Si le Portugal lançait un emprunt à 10 ans, il devrait payer un taux d’intérêt de 6,239 %.

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GSPT10YR%3AIND

    Si l’Irlande lançait un emprunt à 10 ans, elle devrait payer un taux d’intérêt de 7,303 %.

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GIGB10YR%3AIND

    Si la Grèce lançait un emprunt à 10 ans, elle devrait payer un taux d’intérêt de 10,769 %.

    http://www.bloomberg.com/apps/quote?ticker=GGGB10YR%3AIND

  7. P Giraud dit :

    Il me semblait avoir lu que le Glass Steagall n’etait pas le fait de politiciens sages et visionaires, mais le resultat d’un gros lobbying a l’epoque par JP Morgan qui voyait d’un mauvais oeil des debutants tels Morgan Stanley prendre trop d’importance.

  8. Bermond dit :

    Cher Monsieur,

    Je ne vous avais pas lu depuis longtemps et n’ai toujours pas pu acheter votre livre (honte à moi) mais je vais y remédier….
    La problématique de la monnaie et de la masse monétaire qui ne cesse de croître inquiète bon nombre d’entre nous…
    Vos positions sur Monsieur Trichet et sur l’opposition entre banques d’affaire et banques de dépôt sont déjà très éclairantes….
    Le libéralisme que vous prônez est tout à fait défendable, même si en France il risque de ne pas recevoir un accueil très chaleureux.
    Je crains plus qu’une mutation économique un bain de sang, ce type de période étant aussi propice, il est vrai à des changements économiques.
    Pourriez vous nous donner votre avis sur la création monétaire par les banques de dépôt ou prétendues telles.
    En effet si la monnaie n’est qu’une convention comme vous l’indiquez fort justement, il n’en demeure pas moins que notre système monétaire en perpétuelle expansion dans un monde fini, comme le notre, pose difficulté…
    Derrière la planche billet officielle de la FED, bien peu veulent admettre que structurellement la croissance est dictée essentiellement par le principe de l’endettement généralisé et la nécessité de payer des intérêts… à qui de droit (ou acquis de droit….)….
    Etre libéral sur un plan économique et particulièrement en défendant le droit de propriété, n’impose-t-il pas réciproquement, que la monnaie soit a minima contrôlée dans son expansion?
    Si vous n’êtes pas pour le retour de l’étalon or en démocratie, la réalité impose néanmoins quelques prudences et arbitrages pour ne pas ce faire déposséder du peu que l’on peut avoir….
    Bref comment contrôler la monnaie? Doit elle, peut elle être privée, ou crée par le secteur privé… au delà de la création de richesses économiques? Comment peut on la contrôler….
    Car les pantins que vous dénoncez fort justement ne sont eux-mêmes que des laquais qui tendent la main…. Et son donc sous l’emprise …. De ladite monnaie
    Comme toujours j’attends avec impatience votre éclairage….

    Cordialement

  9. Cher Monsieur
    Mon dernier livre n’est pas vraiment consacre a la monnaie, mais a l’endettement etatique
    Le precedent « liberal mais non coupable » traitait de la monnaie
    Pour qu’un systeme monetaire fonctionne il faut
    que la banque centrale soit constitutionnelement independante et ne finance pas le deficit budgetaire en achetant des obligations d’etat
    que l’etat ne puisse presenter des comptes en desequilibre (deficits inconstitutionnels, ce ui est le cas en Suisse en Allemagne, au Canada, en Suede)
    que les banques commerciales soient indpendantes, bien reglementees et detenues par le secteur prive
    Ces 3 conditions avient ete retablies par Volcker et ont ete detruites par Greenspan
    Il faut les retablir
    CG

  10. bermond dit :

    Vous êtes très fort…..
    Vous m’avez convaincu d’acheter vos deux derniers ouvrages…..
    Je reviendrai après les avoir lu….
    Merci à vous pour le temps consacré à ce blog.

  11. El oso dit :

     » Il faut que…que les banques commerciales soient indépendantes, bien réglementées et détenues par le secteur privé », dîtes-vous…
    Cela signifie-t-il que banques d’affaires et banques commerciales doivent à nouveau être séparées, dans l’esprit de la loi Glass-Steagal, selon vous?
    C’est une vue que je défends depuis la crise et tout le monde se fiche de moi…Pas faisable, pas désirable, etc…

  12. Cher Monsieur
    Comme vous avez raison!
    Dans Liberal mais non coupable, j’ai consacre plusieurs chapitres a cette erreur monumentale, l’abrogation du Glass Steagal act que l’on doit a monsieur Rubin qui a ensuite ruine les actionnaires de Citicorp tout en s’enrichissant lui meme.
    C’etait autoriser la fuison des bureaux de poste et des casinos et livrer le systeme financier a des gens privilegiant le court terme et leur fortune personelle a l’interet de leurs clients et des institutions qu’ils controllaient
    On a vu les resultats…

    Je vous renvoie a ce livre pour plus de detail

    Amicalement

    CG

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